Sortie de route

Sur la période qui s’étend de 2013 à 2022, la voie migratoire de la Méditerranée centrale – dans sa branche longue qui part depuis les côtes libyennes – a connu des bouleversements politiques qui en font un sujet d’analyse particulièrement important, alors qu’il s’agissait jusqu’à peu de la voie la moins chère, la plus secourue, et la plus empruntée au monde. En raison de cette forte fréquentation, plus de 20 000 migrants s’y sont noyés dans la dernière décennie.

Le marché du franchissement irrégulier de la frontière européenne a déjà fait l’objet d’analyses par les prix et les coûts résumées précédemment. Mais d’autres études se sont aussi penchées sur les stratégies des passeurs en fonction de leurs perspectives de réussite, notamment dans le jeu complexe de la Méditerranée centrale où interviennent à la fois des secours privés, qui contribuent au succès de la traversée, et les gardes côtes libyens, qui interceptent les franchissements. L’effet de ces deux variables, parmi d’autres, a fait l’objet de conclusions contrastées mais sans doute conciliables.

En premier lieu, une étude portant sur une partie de l’année 2019 avait conclu sur le fait que les départs de Libye, agrégés au jour le jour, ne sont pas corrélés avec la présence d’opérations de secours au large, mais plutôt par les conditions météorologiques. La décision quotidienne de lancer une expédition n’apparaît donc pas prise en coordination avec les organisations de secours.

Dans une étude en prépublication depuis 2022, les auteurs cherchent cette fois à déterminer l’effet à plus long terme (agrégation mensuelle) des taux de réussite des traversées sur les choix stratégiques des migrants, en intégrant en outre des données d’accident recueillies par Frontex.

L’étude conclut cette fois, pour la période 2016-2019, à une corélation positive, à moyen terme, entre les probabilités de secours et les tentatives de traversée. Il est estimé qu’une diminution des chances de réussite de 90 % à 50 % correspond à une réduction de 10 000 tentatives en moyenne mensuelleL’ajustement se réalise pour l’essentiel en quatre mois. En revanche, il n’est pas constaté de corrélation à court terme – conformément à l’étude précédente donc.

Cette recherche ambitieuse va plus loin. L’analyse des données d’incident permet de documenter la réponse stratégique des passeurs en fonction des probabilités accrues d’interception. De façon corroborée par les observations qualitatives, il est montré que les migrants se préparent à des voyages plus longs à destination de l’Europe, ce qui se traduit par une utilisation plus courante de bateaux en bois, plutôt que de bateaux gonflables (rubber boat).

Les passeurs arbitrent aussi en faveur d’une réduction du nombre de personnes à bord afin de permettre le chargement de davantage de carburant, ce qui réduit les bénéfices et accroît le prix de la traversée. Sur ce point, il est estimé qu’un taux d’interception par les gardes côtes avoisinant les 60 % constitue le point de bascule stratégique entre le choix de bateaux chargés (>100 personnes) et celui de petits navires plus manœuvrables (<50 personnes).

Enfin, l’étude montre un détournement partiel des flux de la Méditerranée centrale vers la Méditerranée occidentale, en réponse à la modification des probabilités de secours. Environ 15 % des personnes ayant renoncé à la traversée en Méditerranée centrale se reporteraient plus à l’Ouest.Cette substitution des routes se déroule dans une temporalité beaucoup plus lente, et affecte variablement les nationalités. Celles en provenance d’Afrique de l’Ouest, ou du Nord, tendent à s’adapter davantage, au contraire des personnes originaires de la Corne de l’Afrique ou d’Afrique australe, ce qui suggère une dépendance aux filières d’acheminement terrestre.

Plus trivialement, ce phénomène peut graphiquement être constaté à partir des données de Frontex sur les franchissements en Méditerranée centrale et occidentale.

Cette recherche constitue une contribution essentielle à la compréhension des flux migratoires en Méditerranée dans la période pré-pandémique, et une illustration convaincante des comportements stratégiques des migrants et des passeurs.

Source :

Katherine Hoffmann Pham & Junpei Komiyama, 2022. « Strategic Choices of Migrants and Smugglers in the Central Mediterranean Sea, » Papers 2207.04480, arXiv.org.